LE BOMBARDEMENT DU TRIAGE DE SAINT RÉMY

Avant toute explication détaillée il faut essayer de remettre les choses dans leur contexte.

       Dans cette période d’Août 1944 il faisait un temps superbe et une chaleur torride. Les troupes allemandes stationnaient sur la gare de triage de Saint-Rémy. Nombreux étaient ceux qui se baignaient dans le Saône, d’autres se tenaient au frais sous les ombrages du parc du «Relais »de la « voie Romaine (rue Auguste Martin maintenant). L’auteur de ces lignes était souvent parmi eux car c’était la période de récolte des fruits.

      Ailleurs les choses allaient assez mal pour les occupants mais assez bien pour nos libérateurs. C’était la période où Paris avait entamé sa phase de libération et les résistants comme les troupes alliées avançaient à l’intérieur de la capitale. Par ailleurs, les troupes alliées avaient débarqué en Provence le 15 Juin et remontaient la vallée du Rhône à une vitesse imposante (français rive droite et alliés rive gauche).

Source: Marcel Vallot

       Les convois ferrés allemands étaient bloqués à Saint-Rémy par les sabotages des voies à partir de Fontaines et ils étaient bien obligés de stationner là. De toute façon aussi la voie ferrée était bloquée entre Le Creusot et Chagny par l’arrêt d’un grand train blindé allemand.

      Les alliés avaient été prévenus de cette situation par les résistants et certains correspondants des services secrets ou des cheminots. Malheureusement ces personnes ignoraient la présence d’un train complet rempli de « cheddite », explosif très puissant. Il paraît que ce train stationnait dans la gare de Chalon mais avait été déplacé après une demande réitérée des religieuses tenant un orphelinat pour jeunes filles, orphelinat situé rue  du Nord à Saint Cosme (à vérifier).

      Le matin du 25 Août 1944 un prêtre allemand venant faire sa toilette au puits du Relais (il n’y avait pas encore l’eau courante dans la commune sauf le long des quais de Saône, quartier dit « en Californie ») dit en s’adressant aux locataires :

«  Avions venir, prendre photos, ce soir boom-boom » Bien sûr nul n’y a fait attention.

      D’après des témoins du moment les voies de garage étaient remplies de wagons : 5 files  le long de la nationale n°6, ces derniers étant des wagons comportant une croix rouge peinte sur le toit, puis le même nombre mais en wagons à bestiaux du type 40 hommes- 8 chevaux transportant des marchandises, puis ce fameux train rempli d’explosifs et enfin, côté prairie  cinq trains wagons à bestiaux dont nous reparlerons plus loin.

Source: Marcel Vallot

   D’  autre part, le long de la nationale n°6, à Californie, les convois routiers n’arrêtaient pas de passer, bloqués même parfois.

      La journée s’est passée calme et, sortant de son travail à cinq heures, mon père vint nous rejoindre pour aller prendre notre bain traditionnel dans la Thalie. Au moment de nous mettre à l’eau vers 17H.30 nous avons entendu des bruits bizarres et, levant la tête, nous avons vu deux appareils « mosquito » de la Royale Air Force, mais pilotés par des Canadiens, tourner autour de la centrale thermique située de l’autre côté de la Saône. Aussitôt mon père nous fit rhabiller et nous dit de remonter à l’abri dans la maison et de descendre  dans la cave. Et ce fut la galopade précipitée.

    Et puis les sirènes se mirent à hurler !

    Témoignage du responsable de l’entrepôt du Casino : « en entendant les sirènes et le bruit des mitraillages des convois allemands nous sommes tous sortis pour voir ce qui se passait. Heureusement pour nous d’ailleurs car au bout de quelques instants il y eut deux terribles explosions et le bâtiment des employés s’effondra comme un château de cartes. » (archives municipales Chalon-D.V.D.).

      Pendant la période de mitraillages nous avions pris très vite le chemin de la maison, mais, arrivant au droit d’un grand cerisier au pied du mur de soutènement du jardin le premier avion piqua en mitraillant en direction de la voie ferrée. Du coup ce fût le retour en rampant entre les rangs de haricots ou les pommes de terre. Pensez à notre état !!!

Source: Marcel Vallot

Arrivés derrière le mur séparant la propriété voisine nous avons eu droit au passage du second avion mitrailleur. J’en garde encore le souvenir des flammes qui sortaient de ses ailes (en fait ce devaient être des balles traçantes) et il lâcha ses bombes sur le convoi central. Aussitôt celui-ci prit feu. L’avion reprit de la hauteur et je le vis s’éloigner vers la Bresse avec des flammes et une fumée noire qui s’échappaient de ses ailes. Et puis il y a eu la vision des trains qui commençaient à brûler en dégageant une épaisse fumée noire. Nous nous sommes précipités chez les voisins Bourdaillet et là, dans leur salle de séjour nous nous sommes trouvés au milieu de plusieurs allemands. Ceux-ci nous ont pris, nous les enfants, derrière eux pour nous protéger. C’est à ce moment-là qu’eurent lieu les deux explosions du train de cheddite. Pourquoi deux : et bien  parce que le train était partagé en deux par un wagon vide.

     Ce fût horrible ! Toutes les fenêtres ont été détruites, plus de portes, toutes les personnes présentes étaient touchées  d’éclats de verre,( ma sœur a d’ailleurs toujours la trace de cela).

      Sitôt nos émotions passées (notre peur plutôt) nous nous sommes précipités dans le logement de nos grands-parents et là, même constat. Tout était cassé (fenêtres et portes) tous les meubles renversés mais aucune trace de ma grand-mère et de ma petite sœur qu’elle gardait, ni de mon grand-père qui était parti cueillir des fruits. En désespoir de cause nous nous sommes dirigés vers la route de Buxy et là, miracle, nous avons retrouvé les grands-parents à l’abri chez des amis, le couple Delphin, qui les avait mis à l’abri. Le trajet avait été dur et long  car nous devions sauter d’un arbre à l’autre pour ne pas recevoir de débris sur la tête. Il faut dire que la Voie Romaine avait encore ses plantations sur un côté.

Source: Marcel Vallot

    Pendant le trajet nous avons été doublés par une partie du corps des sapeurs-pompiers qui allaient « en Californie » ; l’autre partie rejoignait les mêmes lieux mais en passant par la R.N.6 le long de la Saône. Tout cela pour pouvoir attaquer les incendies par deux côtés. Malheureusement ces derniers furent empêchés d’aller plus loin que le pont (effondré d’ailleurs) de la Thalie, empêchés par les menaces d’un officier allemand. Et les trains continuaient de brûler côté prairie.

      Plus tard nous avons appris que ces trains étaient remplis de déportés juifs (hommes, femmes, enfants) et de prisonniers qui  devaient être transférés dans les camps de concentration alsaciens ou allemands. Il n’en est resté que de la cendre au milieu de la ferraille tordue des wagons. Et les explosions continuaient. Le pire est que personne ne parle de cette situation, même pas pendant la journée d’hommage aux victimes de la déportation, dans les discussions on parle des centaines, voire peut-être un millier d’allemands tués ou morts des suites de leurs blessures mais jamais de ces malheureux déportés. Et  d’après les comptes non officiels on  parle aussi des quelques civils San-Rémois ou cheminots tués mais à voix basse.

      Rapport du capitaine Royer, commandant la compagnie de sapeurs-pompiers de Chalon, (extraits du rapport sur ce 25 août 1944.)

     Suites de cette tragique journée : le long de la Voie Romaine un infirmier allemand soignait les blessés qu’il rencontrait. Comme une personne lui a fait remarquer qu’il y avait aussi des soldats blessés il a répliqué, mais en bon français : « civils d’abord, eux peuvent attendre ». Nous avons alors pensé qu’il s’agissait d’un ‘malgré nous alsacien ou lorrain’.

      Par la suite il nous a fallu rester à l’abri chez nos amis car, au moins jusqu’à huit heure du soir, il continuait de tomber des débris de wagons, de bois ou de métal, et peut-être même des débris humains. (a toutes fins utiles on peut revoir un reste de wagon fiché en terre à côté du puits du parc Monet). Des amis ont retrouvé de mêmes éléments en nettoyant leur parc ces dernières années.

Source: Marcel Vallot

Dès que nous avons pu nous avons repris le chemin de Chalon par la Voie Romaine et tout le long nous n’avons rencontré que de la désolation: vitrines défoncées chez les commerçants, fenêtres brisées et rues jonchées de débris de verre y compris dans les quartiers chalonnais proches de la gare.

      A notre retour un voisin chalonnais nous proposa d’aller chercher mes grands-parents et mes sœurs avec sa voiture de façon à pouvoir aussi rapporter ce qui pouvait être récupéré. Nous avons bien sûr accepté avec joie. Il paraît que lors de notre retour je chantais à tue-tête.

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                     Les lendemains qui ne chantaient pas

      Parlons d’abord des aviateurs : je vous ai signalé celui quoi avait été touché par la D.C.A. allemande. Après avoir pris le chemin de la Bresse, le pilote a ordonné à son jeune coéquipier de sauter en parachute, ce qu’il a fait. Il a été récupéré par un médecin qui passait par là et qui lui a fait rejoindre le maquis. Quant au pilote il a préféré détruire son appareil dans les environs de Lans en restant aux commandes pour que l’avion ne s’écrase pas sur des lieux habités.

Pour l’autre avion, il avait repris le chemin de son aéroport mais il a été abattu par la chasse allemande. Les occupants ont, bien sûr, été tués.

      Sur Saint-Rémy maintenant : que ce soient les pompiers, les équipes de défense passive ou les allemands, tous étaient occupés à essayer d’éteindre les incendies et à fouiller les ruines pour savoir s’il y avait encore des morts ou des blessés.

      Pendant toute la nuit et une partie du lendemain matin les convois transportant les cadavres se succédaient pour faire disparaître les traces. Par chance les entrepôts de goudron n’avaient pas bougé.

Et puis ce fût la recherche des débris de trains. En fait on en retrouva, et de très importants et ce jusqu’à Saint-Marcel et même au-delà. Je vous ai d’ailleurs signalé qu’il y en avait peut-être encore. Je me souviens d’un essieu dans la Thalie encore là dans les années soixante. Il y est peut-être toujours. Et puis le lendemain du jour tragique mon père a souhaité que nous retournions au Relais pour essayer de récupérer quelques papiers importants et de l’argent que, bien sûr, mes grands-parents avaient laissés. Nous avons retrouvé le logement en triste état mais avons pu retrouver ce que nous cherchions. Comme nous étions montés par la Voie Romaine et que mon père faisait partie de la défense passive en tant que sapeur-pompier il a voulu se rendre compte des dégâts à Californie. Nous sommes donc rentrés à Chalon par la RN6 le long de Saône. En arrivant près du café tenu par un certain monsieur Bon nous avons eu la surprise de voir beaucoup de San-Rémois et autres sortir du petit chemin menant à l’huilerie Mamessier. Renseignements pris on nous a dit que les allemands laissaient les civils se servir en conserves dans les wagons brûlés, sauf les cigarettes. Nous avons suivi le mouvement et avons rapporté des provisions pas très froides mais qui nous ont servis un certain temps.

       Et ce fût le retour par la route nationale  avec la vision de tous les bâtiments en ruine et les équipes de déblaiement.

       Un peu plus tard il a fallu retourner au Relais pour clôturer les fenêtres avec des toiles goudronnées en attendant leur réparation ou remplacement. Par contre notre pauvre poulailler avait été aux trois quart détruit par le souffle des explosions mais bizarrement les volailles étaient restées saines. Mais pendant tout notre trajet nous nous sommes rendu compte que de nombreux San-Rémois réalisaient la même opération que nous, sauf bien entendu ceux habitant Californie où tout était détruit.

      Et puis il y eut la suite. Il fallait bien trouver pour ces gens un abri. C’est ainsi que l’on vit s’ériger le long de la Voie Romaine et dans un lotissement créé le long de la rue Roger Gauthier actuelle toute une série de baraquements en bois, logeant deux familles avec un lopin de terre en jardin, un puits pour l’eau. Certains de ces baraquements resteront en place le long de la rue Auguste Martin jusqu’en fin des années 1960, début de la construction du lotissement Beudet.

      J’en arrêterai là de mes explications un peu trop personnelles mais ce sont les souvenirs d’un gamin de huit ans et même à cet âge-là, on n’oublie pas.

       Marcel Vallot-   Juin 2020   –   pour Saint-Rémy Patrimoine